{"id":164,"date":"2021-03-11T11:42:30","date_gmt":"2021-03-11T10:42:30","guid":{"rendered":"https:\/\/www.fabriquesdesociologie.net\/LaPlaine\/?p=164"},"modified":"2021-03-11T11:42:30","modified_gmt":"2021-03-11T10:42:30","slug":"messieurs-sil-vous-plait-vous-desirez","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.fabriquesdesociologie.net\/LaPlaine\/index.php\/2021\/03\/11\/messieurs-sil-vous-plait-vous-desirez\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Messieurs, s&rsquo;il vous pla\u00eet, vous d\u00e9sirez ?\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p>Jeudi 11 f\u00e9vrier, j\u2019ai pris contact avec deux m\u00e9caniciens de rue qui travaillent juste en face du B\u00e2timent Recherche Nord. Apr\u00e8s une courte discussion sur le trottoir, le temps de leur expliquer pourquoi je venais vers eux, je les invite \u00e0 m\u2019accompagner au bureau afin que nous puissions discuter au chaud, dans un cadre plus confortable. Je les invitais chez moi, comme je l\u2019aurais fait avec un voisin de palier, en prenant conscience que ce geste peut intimider, et parfois, possiblement, mettre mal \u00e0 l\u2019aise.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais travers\u00e9 la rue et je m\u2019\u00e9tais dirig\u00e9 vers eux. Je les ai abord\u00e9s le plus \u00ab&nbsp;naturellement possible&nbsp;\u00bb, ainsi qu\u2019il nous arrive d\u2019accoster quelqu\u2019un dans la rue pour trouver son itin\u00e9raire. J\u2019ai d\u2019abord sollicit\u00e9 une premi\u00e8re personne, mais que j\u2019ai sentie tr\u00e8s occup\u00e9e. Elle a pris n\u00e9anmoins le temps de me r\u00e9pondre, dans un fran\u00e7ais h\u00e9sitant&nbsp;; elle m\u2019a d\u00e9sign\u00e9 deux autres m\u00e9caniciens qui, eux, patientaient en discutant. Mon entr\u00e9e en mati\u00e8re est directe. Apr\u00e8s les avoir salu\u00e9s, je me pr\u00e9sente en tant que chercheur travaillant dans le b\u00e2timent voisin et souhaitant mieux conna\u00eetre leur activit\u00e9, puisque je les vois souvent au travail lorsque je me rends \u00e0 mon bureau. Il sont d\u2019abord \u00e9tonn\u00e9s, puis h\u00e9sitants. J\u2019insiste sur le caract\u00e8re confidentiel de notre \u00e9change. Ils se regardent. Mon interlocuteur le plus proche, et \u00e0 qui je m\u2019adresse, semble pr\u00eat \u00e0 r\u00e9pondre positivement&nbsp;; il consulte du regard son coll\u00e8gue qui lui signifie, par un hochement de t\u00eate, qu\u2019il n\u2019y voit pas d\u2019inconv\u00e9nient. Je les sens amus\u00e9s. Nous traversons tous les trois la rue Waldeck Rochet. Je m\u2019avance de quelques pas afin de pouvoir badger. Je p\u00e9n\u00e8tre dans le hall du b\u00e2timent quelques secondes avant mes invit\u00e9s, qui m\u2019embo\u00eetent le pas. Et c\u2019est \u00e0 cet instant que l\u2019agente d\u2019accueil les interpelle. Depuis que je suis install\u00e9 dans le b\u00e2timent, c\u2019est la premi\u00e8re fois que j\u2019entends le personnel d\u2019accueil apostropher une personne entrant dans le b\u00e2timent. La voix \u00e9tait \u00ab&nbsp;professionnelle&nbsp;\u00bb, ferme sans \u00eatre agressive, le ton assez haut. L\u2019entr\u00e9e des deux m\u00e9caniciens \u00e9tonne&nbsp;; l\u2019h\u00f4tesse est surprise, prise de court. Elle r\u00e9agit pr\u00e9cipitamment, et sans doute plus s\u00e8chement qu\u2019elle ne l\u2019aurait peut-\u00eatre souhait\u00e9. J\u2019ai per\u00e7u dans sa voix un \u00ab&nbsp;que se passe-t-il&nbsp;?&nbsp;\u00bb, qui pouvait l\u2019inqui\u00e9ter dans l\u2019exercice de sa fonction. J\u2019ai r\u00e9pondu&nbsp;: \u00ab&nbsp;ces messieurs sont avec moi&nbsp;\u00bb, en ayant conscience, pris moi aussi par surprise, de monter ma voix d\u2019un ton comme le fait quelqu\u2019un assur\u00e9 de son bon droit. Nous avons rejoint tranquillement les ascenseurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous nous installons au bureau, et tombons les masques. La salle est spacieuse et nous pouvons discuter en respectant une distance suffisante. L\u2019\u00e9change se tiendra essentiellement avec Oumar, install\u00e9 \u00e0 ma gauche, \u00e0 la place que Louis occupe habituellement lorsqu\u2019il travaille au bureau, Ibrahim, lui, \u00e9tant assis en face de moi. Oumar conservera ouvert son t\u00e9l\u00e9phone tout le temps de notre discussion, et restera \u00e0 l\u2019\u00e9coute d\u2019un flux d\u2019informations. Son attitude m\u2019intriguera jusqu\u2019\u00e0 ce que je comprenne que tous les deux assurent aussi un travail de livreur. J\u2019en d\u00e9duirai qu\u2019une application sur leur portable leur permet de rester en lien avec d\u2019\u00e9ventuels donneurs d\u2019ordre. Je les solliciterai sur cette activit\u00e9, mais ils ne m\u2019en diront rien. Ils parleront facilement de leur travail de m\u00e9canicien auto mais se montreront plus r\u00e9serv\u00e9s d\u00e8s que je tenterai de les solliciter sur d\u2019autres activit\u00e9s qu\u2019ils peuvent mener en parall\u00e8le, ou en compl\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n<p>Oumar a migr\u00e9 depuis la C\u00f4te d\u2019Ivoire en 2011, en passant par la Libye. Il a mis deux ans avant de rejoindre l\u2019Italie&nbsp;; Ibrahim, lui, est arriv\u00e9 en Europe en 2015. Oumar \u00e9voquera son long p\u00e9riple. \u00c0 son \u00e9coute, me reviennent des images trop souvent vues, des mots familiers alors qu\u2019il est insupportable qu\u2019ils le soient, des faits inlassablement d\u00e9nonc\u00e9s par les associations de solidarit\u00e9. Il a \u00e9t\u00e9 emprisonn\u00e9, contraint \u00e0 un travail forc\u00e9. Il me dira&nbsp;: \u00ab&nbsp;nous avons cass\u00e9 la prison et nous sommes partis&nbsp;\u00bb. Il pourra reprendre sa route et finira par embarquer. Il vivra quatre jours de navigation sur un bateau avec 127 autres personnes. Leur embarcation sera secourue par la marine italienne et ils d\u00e9barqueront en Sicile. De Catane, en plusieurs semaines il atteindra Turin, puis traversera la fronti\u00e8re pour rejoindre la r\u00e9gion parisienne. \u00c9tant francophone, son installation en France allait de soi.<\/p>\n\n\n\n<p>Oumar parle spontan\u00e9ment de son exp\u00e9rience&nbsp;; il en restitue les principaux moments sans s\u2019attarder sur les d\u00e9tails. Ce p\u00e9riple de deux ann\u00e9es est bross\u00e9 \u00e0 grands traits. Est-ce que je surinterpr\u00e8te si j\u2019\u00e9cris que ce r\u00e9cit poss\u00e8de avant tout une valeur d\u2019identit\u00e9&nbsp;? La carte d\u2019une identit\u00e9. La C\u00f4te d\u2019Ivoire, la Libye, l\u2019Italie, la France. La carte d\u2019identit\u00e9 d\u2019une population-monde. Est-ce que je surinterpr\u00e8te si je re\u00e7ois cette narration avant tout comme la signature d\u2019une appartenance, d\u2019un destin partag\u00e9&nbsp;? Lui aussi a v\u00e9cu le passage. Le r\u00e9cit vient facilement dans notre conversation, sans que je n\u2019ai eu besoin de le solliciter. Je reste dans le ton d\u2019une conversation. Je ne conduis pas un entretien de recherche. Je ne chercherai pas \u00e0 en conna\u00eetre plus. Cette courte narration n\u2019a pas besoin d\u2019\u00eatre circonstanci\u00e9e pour me faire comprendre qui est Oumar, et il me la destine pour cela, pour signaler plus que pour raconter, pour faire signe plus que pour partager. Je le situe, comme il m\u2019a situ\u00e9 lorsque je me suis pr\u00e9sent\u00e9 en tant que sociologue et lorsqu\u2019il a fait connaissance avec mon bureau et avec mon environnement de travail. Nous nous sommes adress\u00e9s mutuellement des signe d\u2019interconnaissance, et nous avons ainsi nou\u00e9 la possibilit\u00e9 d\u2019un \u00e9change. Voil\u00e0 qui je suis est venu me dire son r\u00e9cit, \u00e0 moi interlocuteur de hasard. Ce r\u00e9cit est une signature, comme l\u2019auront \u00e9t\u00e9 aussi les quelques pas qui nous auront conduit d\u2019un trottoir de la rue Waldeck Rochet \u00e0 l\u2019autre, qui nous verront passer d\u2019un monde \u00e0 un autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous les deux vivent en couple. Ibrahim a deux enfants&nbsp;; sa femme et ses enfants sont h\u00e9berg\u00e9s par le 115 et, lui, se d\u00e9brouille.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils travaillent dans le quartier depuis leur arriv\u00e9e \u00e0 Paris. Ils ont exerc\u00e9 d\u2019abord rue des Fillettes avant que la police ne les d\u00e9loge. Ils se sont d\u00e9cal\u00e9s d\u2019une rue. Je me souviens avoir parcouru la rue des Fillettes, alors que je me rendais \u00e0 la Maison des Sciences de l\u2019Homme Paris Nord (MSH)&nbsp;; cette rue \u00e9tait un atelier \u00e0 ciel ouvert, avec des m\u00e9caniciens au travail sur toute sa longueur. Quand le chantier de Campus Condorcet s\u2019est ouvert, pendant de longs mois les deux activit\u00e9s ont cohabit\u00e9, dans une rue devenue tr\u00e8s boueuse (sans compter l\u2019huile de vidange r\u00e9pandue au sol), en l\u2019absence de trottoir sur sa partie droite, \u00e0 partir de la MSH et en remontant vers l\u2019avenue Amilcar Cabral.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque j\u2019ai am\u00e9nag\u00e9 \u00e0 Campus Condorcet, la construction du Grand \u00e9quipement documentaire, limitrophe du B\u00e2timent de recherche Nord, commen\u00e7ait juste et les m\u00e9caniciens de rue installaient leur activit\u00e9 dans les coins et recoins du chantier, profitant de tous les espaces disponibles, non encore am\u00e9nag\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e9canique de rue est pr\u00e9sente dans tout le quartier. Lorsque je me prom\u00e8ne, je rep\u00e8re facilement les \u00ab&nbsp;spots&nbsp;\u00bb (cette formulation est de mon initiative), g\u00e9n\u00e9ralement occup\u00e9s par cinq ou six m\u00e9canos, avec parfois trois ou quatre voitures en r\u00e9paration. L\u2019activit\u00e9 est durablement install\u00e9e dans certaines rues, et elle est pr\u00e9sente tous les jours. Les spots doivent \u00eatre stables et suffisamment bien identifi\u00e9s afin que la client\u00e8le les rep\u00e8re facilement, et puisse y revenir en cas de nouvelles r\u00e9parations. L\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, plusieurs r\u00e9parateurs se regroupaient \u00e0 l\u2019angle de la rue de Saint-Gobain et de la rue Waldeck Rochet pour attendre les clients, l\u2019un d\u2019eux \u00e9tant fr\u00e9quemment assis, aux beaux jours, sur un pliant. Faisait-il fonction de chef d\u2019atelier&nbsp;? Quand je les avais rejoints pour un bref \u00e9change, j\u2019en avais eu l\u2019impression&nbsp;; c\u2019est lui qui avait engag\u00e9 la discussion et il m\u2019avait sembl\u00e9 parler avec \u00ab&nbsp;autorit\u00e9&nbsp;\u00bb, sa voix s\u2019imposant aux autres. Avait-il pour fonction de r\u00e9guler l\u2019activit\u00e9, et de \u00ab&nbsp;dispatcher&nbsp;\u00bb les clients vers les m\u00e9caniciens&nbsp;? Plus ancien dans le m\u00e9tier, plus exp\u00e9riment\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La police interdit l\u2019activit\u00e9 rue des Fillettes, par contre elle se poursuit sur la rue Waldeck Rochet, la rue suivante, parall\u00e8le, bordant le Campus \u00e0 l\u2019Est. Je ne vois pas d\u2019autres diff\u00e9rences entre ces rues que l\u2019intensit\u00e9 du trafic. La rue des Fillettes est une desserte importante par laquelle passent les bus. La rue Waldeck Rochet n\u2019est utilis\u00e9e que par quelques riverains, elle reste assez peu passante, d\u2019autant qu\u2019elle est encore perturb\u00e9e par des chantiers. Lorsque tous les b\u00e2timents seront livr\u00e9s, lorsque l\u2019environnement du Campus aura \u00e9t\u00e9 \u00ab&nbsp;esth\u00e9tis\u00e9&nbsp;\u00bb, les trottoirs am\u00e9nag\u00e9s, le stationnement d\u00e9limit\u00e9 et les parterres, plant\u00e9s et sem\u00e9s, qu\u2019adviendra-t-il des ateliers de rue&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e9canique de rue entretient un rapport en porosit\u00e9 et en opportunit\u00e9 avec le quartier. Elle se glisse dans les interstices. Elle ruse avec les autres activit\u00e9s, plus l\u00e9gitimes. Et elle parvient, en raison de cette ing\u00e9niosit\u00e9 urbaine, \u00e0 tenir, \u00e0 se maintenir. Mais il est vrai qu\u2019elle ne r\u00e9clame que l\u2019espace d\u2019une place de stationnement, et qu\u2019elle est donc tr\u00e8s adaptable \u00e0 son environnement. Un recoin, une impasse, le devant d\u2019un portail condamn\u00e9, un bord de rue, un d\u00e9laiss\u00e9 urbain (une \u00ab&nbsp;dent creuse&nbsp;\u00bb) ces micro-occupations temporaires (le temps d\u2019une r\u00e9paration) mais durables (une activit\u00e9 journali\u00e8re) s\u2019adaptent facilement \u00e0 leur environnement et, si besoin, se red\u00e9ploient rapidement. Elles refl\u00e8tent un authentique \u00ab&nbsp;art de la disponibilit\u00e9&nbsp;\u00bb, de la mise en disponibilit\u00e9 d\u2019un milieu urbain. Il y aura toujours un espace susceptible de se transformer en atelier de rue. N\u00e9anmoins, ces occupations n\u00e9cessitent un minimum de continuit\u00e9 et de \u00ab&nbsp;permanence&nbsp;\u00bb afin de conserver le contact avec la client\u00e8le. Oumar et Ibrahim me confirmeront qu\u2019ils ont des clients r\u00e9guliers. Leur activit\u00e9 est journali\u00e8re, ils sont pr\u00e9sents tous les jours \u00e0 La plaine sur une grande amplitude horaire (Ibrahim me dira&nbsp;: \u00ab&nbsp;jusqu\u2019\u00e0 20h&nbsp;\u00bb), en attente du client, une attente certains jours d\u00e9\u00e7ue, avec finalement rien en poche apr\u00e8s ces longues heures. Lorsque je leur ai demand\u00e9 combien ils gagnaient, ils me parleront de 300 \u00e0 400 euros [1]. Je comprendrai qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un montant hebdomadaire et qu\u2019il n\u2019est pas atteint uniquement gr\u00e2ce \u00e0 leur travail de m\u00e9cano mais, aussi, en compl\u00e9ment, avec une activit\u00e9 de livraison.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e9canique de rue est bien s\u00fbr fortement expos\u00e9e aux al\u00e9as de la m\u00e9t\u00e9o. Ils \u00e9voqueront leur travail dans le froid et les r\u00e9parations p\u00e9nibles lorsqu\u2019ils doivent intervenir, couch\u00e9s au sol, sous le moteur, par temps de pluie.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils ont tous les deux une longue exp\u00e9rience professionnelle, ayant appris la m\u00e9canique auto en C\u00f4te d\u2019Ivoire et ayant donc, logiquement, poursuivit leur activit\u00e9 \u00e0 leur arriv\u00e9e en France. Les m\u00e9caniciens se connaissent&nbsp;; ils s\u2019organisent par communaut\u00e9. Je comprendrai aussi qu\u2019ils s\u2019entraident, se pr\u00eatent les outils et, si besoin, se donnent des coups de main en cas de difficult\u00e9s techniques. Oumar me dira&nbsp;: \u00ab&nbsp;parmi nous, il y a des personnes intelligentes&nbsp;\u00bb, ce que je traduirai par le fait que certains m\u00e9caniciens sont reconnus comme tr\u00e8s bons dans le m\u00e9tier. Je n\u2019en saurai pas plus. Existe-t-il des conflits de territoires&nbsp;? Une concurrence entre eux lorsqu\u2019un client se pr\u00e9sente&nbsp;? Il s\u2019agit typiquement de questions dont je me doute qu\u2019on ne parle pas au premier venu.<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9pression qu\u2019ils craignent le plus c\u2019est l\u2019arriv\u00e9e des policiers, non pas tant pour les chasser, mais avant tout pour les d\u00e9courager en leur confisquant leur mat\u00e9riel. Le rachat est alors difficile, peut prendre du temps. Ils se retrouvent d\u00e9pendants du pr\u00eat de mat\u00e9riels par les autres m\u00e9caniciens. Sur le moment, au cours de notre discussion, je n\u2019ai pas eu le r\u00e9flexe de leur demander s\u2019il existait entre eux, au sein, par exemple, de la communaut\u00e9 ivoirienne, des formes de pr\u00eats \u00ab&nbsp;bancaires&nbsp;\u00bb, de micro-cr\u00e9dits, pour aider ceux qui s\u2019installent \u00e0 acqu\u00e9rir les outils et \u00e9quipements de base, et ceux frapp\u00e9s par la r\u00e9pression polici\u00e8re pour se r\u00e9\u00e9quiper.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 leur \u00e9coute, je d\u00e9couvrirai une activit\u00e9 assez bien structur\u00e9e et professionnalis\u00e9e. Oumar me signalera qu\u2019il est parfois recrut\u00e9 par des garagistes qui ont besoin d\u2019un ouvrier en appui ponctuellement pour faire face \u00e0 une charge de travail suppl\u00e9mentaire. Il n\u2019emploiera pas le terme mais je sens qu\u2019il est fier de sa \u00ab&nbsp;r\u00e9putation&nbsp;\u00bb professionnelle&nbsp;; il est consid\u00e9r\u00e9 comme un bon m\u00e9canicien. Il accepte de faire des heures dans des garages, mais il est m\u00e9fiant car il arrive que les garagistes \u00e0 la fin de la journ\u00e9e refusent de payer ou ne payent pas toutes leurs heures effectu\u00e9es, profitant de leur vuln\u00e9rabilit\u00e9 de sans papier, et comptant sur le fait qu\u2019ils ne pourront pas se d\u00e9fendre. Travailler dans un garage appara\u00eet aussi plus risqu\u00e9 en cas de descente de police lorsqu\u2019elle fait la chasse au travail au noir. Je constate donc que, dans l\u2019espace public, ils se sentent plus en s\u00e9curit\u00e9&nbsp;; ils g\u00e8rent mieux la pr\u00e9sence polici\u00e8re, sans doute en pouvant l\u2019anticiper, la voyant arriver. Quand la police veut les \u00e9loigner d\u2019une rue, ils le sentent venir, la pr\u00e9sence polici\u00e8re se faisant de plus en plus pressante. Cette connaissance de leur environnement de travail, cette familiarit\u00e9 avec les pratiques polici\u00e8res font partie de leur comp\u00e9tence professionnelle. Ils doivent ma\u00eetriser suffisamment ce contexte de travail en espace public afin de pouvoir y exercer.<\/p>\n\n\n\n<p>Ibrahim ajoutera qu\u2019ils ne peuvent pas aller travailler dans les cit\u00e9s. Les m\u00e9caniciens y sont organis\u00e9s autrement. Ils travaillent dans la rue mais disposent de box ou garages de bas d\u2019immeuble pour d\u00e9poser leur mat\u00e9riel et pour se prot\u00e9ger en cas de pluie ou de froid. Mais seules les personnes qui vivent dans le quartier peuvent y faire de la m\u00e9canique. Au fur et \u00e0 mesure de notre discussion, je vois se dessiner tout un champ d\u2019activit\u00e9, en connexion avec le secteur formel pour lequel les m\u00e9caniciens de rue constituent une force de travail de r\u00e9serve qui peut \u00eatre mobilis\u00e9e en fonction des variations de l\u2019activit\u00e9. Je per\u00e7ois aussi des lignes de discrimination entre les plus vuln\u00e9rables travaillant dans la rue et les mieux lotis, bien que travaillant au noir, exer\u00e7ant dans leur quartier et disposant d\u2019un atelier \u00ab&nbsp;en dur&nbsp;\u00bb, serait-il rudimentaire ou pr\u00e9caire. Les r\u00e9putations professionnelles se forment et circulent. Des solidarit\u00e9s de m\u00e9tier s\u2019\u00e9tablissent. \u00c0 plusieurs reprises, ils entrecouperont leur propos par cette exclamation&nbsp;: \u00ab&nbsp;nous ne sommes pas des voleurs&nbsp;\u00bb (je l\u2019ai not\u00e9e au moins cinq fois lors de ma prise de note), et je les ai sentis plut\u00f4t fiers de me parler de leur travail. Ils sont m\u00e9caniciens et, m\u00eame s\u2019ils exercent leur activit\u00e9 dans des conditions particuli\u00e8rement pr\u00e9caires, il m\u2019a sembl\u00e9 qu\u2019ils la \u00ab&nbsp;revendiquent&nbsp;\u00bb. Ils ne sont pas des voleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous serons rest\u00e9s ensemble une grosse 1\/2 heure, pas loin de 3\/4 d\u2019heure. Je les quitterai avec beaucoup de questions en t\u00eate. Je passerai les saluer lors d\u2019une de mes prochaines venues \u00e0 Campus Condorcet.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"http:\/\/www.pnls.fr\" data-type=\"URL\" data-id=\"www.pnls.fr\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Pascal NICOLAS-LE STRAT<\/a>, f\u00e9vrier 2021<\/p>\n\n\n\n<p>[1] Je livre l\u2019information car elle a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 document\u00e9e par des travaux de recherche. Voir, par exemple, Abou NDIAYE, Khedidja MAMOU et Agn\u00e8s DEBOULET, \u00ab\u00a0La m\u00e9canique de rue : vertus cach\u00e9es d\u2019une \u00e9conomie populaire d\u00e9nigr\u00e9e\u00a0\u00bb, <em>M\u00e9tropolitiques<\/em>, 9 mai 2019.<br>En ligne\u00a0: <a href=\"https:\/\/www.metropolitiques.eu\/La-mecanique-de-rue-vertus-cachees-d-une-economiepopulaire-denigree.html\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">https:\/\/www.metropolitiques.eu\/La-mecanique-de-rue-vertus-cachees-d-une-economiepopulaire-denigree.html<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jeudi 11 f\u00e9vrier, j\u2019ai pris contact avec deux m\u00e9caniciens de rue qui travaillent juste en face du B\u00e2timent Recherche Nord. Apr\u00e8s une courte discussion sur le trottoir, le temps de leur expliquer pourquoi je venais vers eux, je les invite \u00e0 m\u2019accompagner au bureau afin que nous puissions discuter au &hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-164","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.fabriquesdesociologie.net\/LaPlaine\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/164","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.fabriquesdesociologie.net\/LaPlaine\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.fabriquesdesociologie.net\/LaPlaine\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.fabriquesdesociologie.net\/LaPlaine\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.fabriquesdesociologie.net\/LaPlaine\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=164"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.fabriquesdesociologie.net\/LaPlaine\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/164\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":165,"href":"https:\/\/www.fabriquesdesociologie.net\/LaPlaine\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/164\/revisions\/165"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.fabriquesdesociologie.net\/LaPlaine\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=164"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.fabriquesdesociologie.net\/LaPlaine\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=164"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.fabriquesdesociologie.net\/LaPlaine\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=164"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}