Traverser la rue

Campus Condorcet a ouvert entre la rue Waldeck Rochet, à l’est, et la rue des Fillettes à l’Ouest, et s’étend sur une assez longue distance entre ces deux artères. Le nom de la première est associé à une figure du Parti communiste, comme il était d’usage dans ces territoires qui ont longtemps constitué la ceinture rouge du Nord de Paris, le nom de la seconde intrigue. Une recherche rapide m’amène sur Wikipédia. La rue fait l’objet d’une notice et l’origine de cet odonyme, Fillettes, est dépeint en ces termes : « Ce nom est attesté depuis 1704. Il proviendrait d’un lieu-dit dont l’origine pourrait être la remise des fillettes (ou remise des bornes), c’est-à-dire les filles du Lendit, actuellement situé au cimetière de la Chapelle ». L’explication reste sibylline. L’auteur de la notice reproduit, en fait, en le référençant, l’extrait d’une allocution, en date du 12 mai 1896, du Président de la Société de l’histoire de Paris et de l’Île de France qui disserte sur l’histoire de La Plaine Saint-Denis.

Le propos liminaire de l’orateur mérite d’être rapporté. Ce dernier propose « d’emmener [son auditoire] hors barrière, dans un lieu que le roi Louis XI qualifiait de champêtre et dont aujourd’hui le dernier pouce de terrain aride et poussiéreux revendique fièrement le titre de ville. Je veux parler de la plaine Saint-Denis, où les ombrages manquent un peu, mais où les souvenirs historiques abondent. La grande voie de cette plaine a été, par excellence, un chemin royal, celui des entrées solennelles lors des joyeux avènements, souvent celui du retour des guerres victorieuses, et enfin, mais dans l’autre sens, celui de l’acheminement des princes au dernier séjour, aux caveaux de l’antique abbaye. Pendant de longues années encore, elle a été animée par la vie bruyante des foires du Lendit, par les processions du clergé, du parlement, des étudiants et de leur suite. Puis l’heure de l’abandon est venue. La culture a passé sa charrue sur les loges éphémères de la foire, conservant à peine, dans les noms de quelques lieux-dits, les souvenirs de l’ancien état. Les ingénieurs ont tracé au cordeau de larges voies sur les chemins tortueux dont on cherche en vain les tronçons. La main lourde de l’industrie, les immenses garages du chemin de fer du Nord, les énormes gazomètres de la Compagnie Parisienne, les bâtiments et les chantiers de la Compagnie des Entrepôts et Magasins généraux de Paris, sorte de Lendit permanent, mais silencieux, ont couvert plus de la moitié de cette plaine, à ce point qu’il ne sera bientôt plus possible d’y retrouver l’emplacement des bornes de marbre plantées jadis par Suger » [1]. Cette description de la première « mutation » de la Plaine Saint-Denis, ainsi que nous le dirions en langage contemporain, et sa transition d’une contrée rurale vers un site industriel, est confondante d’actualité, tant elle restitue parfaitement les transformations que La Plaine connaît, à nouveau, depuis quelques décennies. Les industries ferment dans les années 1980, le territoire reste en attente – mais il est vrai pour une courte période –, et, depuis quelques années, le processus de reconversion s’accélère et, cette fois encore, en « conservant à peine, dans les noms de quelques lieux-dits, les souvenirs de l’ancien état ». Campus Condorcet est acteur de cette histoire.

Le conférencier évoque l’odonyme Fillettes au détour d’un développement concernant les foires du lendit (aujourd’hui, Landy), célèbres à l’époque dans ces contrées de La Plaine Saint-Denis : « un chemin, celui des Fillettes, rappelle les souvenirs de cette royauté galante, et, en compulsant des titres de propriété, j’ai trouvé le lieu dit la Remise des bornes ou la Remise des fillettes. Et ce lieu a bien changé de destination; c’est aujourd’hui le cimetière de la Chapelle ». Dans un paragraphe qui précède, le président de cette société savante évoque « l’apogée de la foire, où l’on trouvait de tout, même une reine des filles du Lendit. En 1398, le 16 juin (voyez comme je suis documenté), le duc de Berry donna 45 sous à cette reine, assurément en tout bien tout honneur ». Le propos ne brille pas par sa clarté, et le lecteur saura lire entre les lignes que ce lieu, assurément, festoyait les corps, là où, aujourd’hui, le Campus Condorcet réjouira (peut-être) les âmes [2].

En la rejoignant par le Nord Est, au débouché de l’avenue Amilcar Cabral, la rue des Fillettes offre au regard un raccourci saisissant des mutations de ce territoire, à main gauche, le Campus Condorcet et ses bâtiments non mitoyens – chacun possédant une signature architecturale propre – et, à main droite, un alignement assez homogène de bâtis anciens, que je ne sais pas précisément dater (fin du XIXe siècle / début du XXe ?). La rue fait frontière entre Aubervilliers, commune sur laquelle est domicilié le Campus, et Saint-Denis où est implanté cet îlot survivant d’entrepôts et d’ateliers, en risque fort de submersion urbaine. Dans quelques mois, d’ici un an, peut-être deux ans, ces bâtiments tomberont, les grues sont déjà à l’œuvre dans les parcelles adjacentes. Cet îlot est le rescapé, mais pour peu de temps, d’une histoire qui n’est plus.

« Les souvenirs d’un ancien état »

La rue des Fillettes est donc suspendue entre passé et présent. Une rue un peu funambule. Elle hésite encore mais basculera très vite. Elle marque historiquement le passage entre Saint-Denis et Aubervilliers et témoignent aussi, à présent, pour quelques mois encore, de la transition entre l’ancienne Plaine Saint-Denis, industrielle et ouvrière, et la plaine Saint-Denis d’aujourd’hui, que je ne parviens à nommer que sur le mode d’un après (post-industrielle, post-fordiste), sans parvenir à désigner clairement son présent. Ce territoire, d’évidence, n’est plus industriel mais est-il déjà quelque chose d’autre ? Quelle identité apporte à ce territoire l’implantation d’un campus de sciences sociales d’une telle envergure ? Que devient La Plaine Saint-Denis ? Un territoire de la culture et de la création, pour reprendre des qualificatifs chers à l’Établissement public territorial Plaine Commune (qui regroupe 9 villes au Nord de Paris, dont Aubervilliers et Saint-Denis) ? Un fleuron de la nouvelle économie de la connaissance ? Une sorte d’avant-garde territoriale du capitalisme cognitif et du travail immatériel ?

Rue des Fillettes, le futur est encore arrimé au passé, le lien n’est pas encore défait avec les antériorités industrielles du quartier, le nouveau n’a pas encore totalement supplanté l’ancien. Rue des Fillettes, l’advenir hésite encore. D’un côté de la rue, une échappée vers l’avenir avec l’arrivée de milliers de chercheur-es, et de l’autre une insistance du passé, avec deux entreprises encore en activité (une entreprise de récupération de métaux et une entreprise de sablage et émaillage et, donc, quelques dizaines d’ouvriers encore au travail). Un authentique « futur antérieur », désormais à peine perceptible.

D’un trottoir à l’autre

Mardi 19 novembre 2019, je traverse la rue. Je quitte le Bâtiment Nord du Campus et je me dirige vers l’entrée de l’entreprise qui lui fait face. Je vais saluer nos voisins. Je franchis le portail, laissé ouvert. Je me dirige vers la gauche vers ce qui m’apparaît être une entrée de bureau. J’ouvre la porte, le bureau est vide. J’aperçois un ouvrier qui arrive du fond de l’usine. Je le salue, je lui explique que je travaille en face et je lui demande si je peux visiter le lieu. Il me répond que le patron n’est pas là et que c’est lui que je dois voir. Il sera là demain matin. Mercredi, vers 10h, je refais donc le chemin, depuis mon appartement en centre-ville de Saint-Denis. Je frappe à la même porte, j’ouvre. Une employée est au travail, je m’avance vers elle. Je lui raconte ma petite histoire. Elle se montre accueillante, mi surprise mi amusée. Notre échange est vite interrompu car le patron de l’entreprise vient d’entrer dans le local. Je me tourne vers lui, avec déjà en tête ma petite ritournelle. Il me salue aimablement. Je lui demande s’il peut me parler de son entreprise ; il se prête à l’exercice avec affabilité. Il est en tenu de travail, vêtu d’une blouse blanche.

L’usine a été créée par son père, sur ce site, en 1959, et l’activité n’a pas cessé depuis. L’entreprise est spécialisée dans le traitement des surfaces métalliques (le père a débuté l’activité en traitant les câbles de vélo). L’enseigne apposée sur le mur d’entrée spécifie : sablage et émaillage. Je m’en remets à la définition de l’encyclopédie Wikipédia : « Le sablage est une technique industrielle de nettoyage des grandes surfaces en utilisant un abrasif projeté à grande vitesse à l’aide d’air comprimé au travers d’une buse, sur le matériau à décaper ». Le patron me précisera que le terme ancien, sablage, est conservé même si le sable n’est plus autorisé comme abrasif. L’entreprise intervient donc pour décaper les supports métalliques et les ré-émailler (les repeindre). Elle intervient sur site ou en atelier. Effectivement deux camions sont garés dans la cour de l’usine. Le patron m’explique qu’ils ne peuvent plus aujourd’hui traiter de grandes séries, ils se sont donc spécialisés sur des interventions « sur mesure ». L’entreprise a survécu car elle a su s’adapter au marché. Elle emploie encore aujourd’hui plus d’une vingtaine d’ouvriers.

Je demande au patron si je peux m’avancer dans l’usine, pour découvrir les lieux. Il m’y autorise, en précisant « pour quelques minutes ». Je découvrirai de vieux bâtiments. La marque du temps se lit dans les extensions, les réaménagements, dans des espaces qui paraissent désormais peu ou plus utilisés, dans des équipements dont je ne suis pas sûr qu’ils soient encore tous en fonctionnement. Le temps a déposé ses traces. L’histoire a déposé. L’histoire s’est déposée. Elle a laissé en arrière d’elle tout ce qui ne pouvait désormais plus servir.

Le passage du temps, et les évolutions techniques, ont procédé par ajouts et oublis, réinvestissement et abandon. Il n’y a pas eu de « rénovation ». Ce lieu appartient à une époque où on n’éprouvait pas le besoin de toujours remettre les compteurs (du temps) à zéro en rénovant et en réhabilitant. Les espaces ont été réemployés et recyclés au fur et à mesure des besoins de l’activité. Le faire, l’usage, la fabrication ont imposé leur nécessité et ont réagencé les espaces et le bâti, sans balayer derrière eux. Ce qui ne sert plus ne disparaît pas pour autant. Le temps n’a jamais fait place nette.

Le monsieur me dira avoir 70 ans. Il sait que son entreprise va quitter les lieux d’ici peut-être une année. Il souhaite que l’activité se relance sur un autre site. Je lui demande s’il n’a pas de regret ou de tristesse à quitter ces lieux. Il me dira que l’heure de la retraite a sonné pour lui et, avec un sourire amusé, me rétorquera qu’il a appris qu’une bibliothèque est en cours de construction de l’autre côté de la rue et qu’il prendra alors du temps pour lire. La situation s’inverse, bientôt c’est lui qui traversera la rue.

En quittant les lieux, j’ai conscience qu’une histoire prend fin et que ce petit monde, avec sa grandeur industrielle et ouvrière , est voué à disparaître. Cet atelier de peinture mériterait une histoire. Son histoire est à faire. Une monographie d’entreprise serait certainement passionnante à réaliser. Je n’en ai pas la compétence, je n’en ai pas la disponibilité. Je ne lui aurais accordé comme attention que ce seul moment de voisinage, et la petite chronique qui lui fait suite en laisse une trace à peine esquissée.

Je fais recherche en voisin, à l’occasion de courtes conversations. Voisiner est un outil méthodologique pour entrebâiller ce quartier en transformation. Je ne mène pas d’investigation mais opère d’infimes incursions. Des aperçus.

[1] Discours prononcé à l’Assemblée Générale de la Société de l’histoire de Paris et de l’Île-de-France le 12 mai 1896 par M. Jules Lair, président de la société, p. 6. En ligne : http://bibnum.enc.sorbonne.fr/omeka/files/original/1271f9f2a810a5503518b752ae15f36d.pdf

[2] Idem, p. 15.

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